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Niger | Tirs à l’aéroport de Niamey : pourquoi le général Tiani accuse Macron, Talon et Ouattara

Des rafales dans la nuit, des accusations au grand jour, et une menace à peine voilée de représailles. À Niamey, les tirs entendus à l’aéroport international ne sont pas restés un simple incident sécuritaire. En désignant nommément Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara comme instigateurs présumés de cette “tentative de déstabilisation”, le général Abdourahamane Tiani a franchi un nouveau seuil dans la confrontation ouverte entre le Niger et trois figures centrales du dispositif politique et diplomatique ouest-africain. Derrière la violence des mots, c’est un affrontement stratégique ancien, nourri par le coup d’État de 2023, la rupture avec la France et la guerre d’influence autour de la CEDEAO, qui ressurgit avec fracas. Ni simple sortie verbale, ni provocation isolée : l’épisode de Niamey révèle une crise régionale profonde où accusations, rapports de force et menaces croisées redessinent les lignes de fracture en Afrique de l’Ouest.

Une nuit de tirs au cœur de Niamey

Du 28 au 29 janvier – Les premières détonations ont été entendues peu après minuit aux abords de l’aéroport international de Niamey, infrastructure stratégique qui jouxte la base aérienne 101, pilier du dispositif militaire nigérien. Des rafales d’armes automatiques, accompagnées de mouvements de troupes et de sirènes, ont semé la panique dans les quartiers environnants, réveillant une partie de la ville. Sur les réseaux sociaux, des vidéos amateurs et des témoignages ont rapidement circulé, évoquant une attaque coordonnée et une riposte immédiate des forces de sécurité.

Selon les autorités nigériennes, il s’agissait d’une tentative d’infiltration armée visant une zone sensible, rapidement contenue par les Forces de défense et de sécurité. Le bilan communiqué par les autorités nigériennes fait état d’au moins 20 assaillants neutralisés et de 11 autres interpellés lors de l’assaut contre l’aéroport de Niamey. Les forces de défense nigériennes ont également déploré quatre militaires blessés, tandis que du matériel de guerre et plusieurs motos ont été récupérés sur les assaillants. Des dommages matériels ont été signalés, notamment un stock de munitions incendié et des avions civils endommagés. Les autorités ont insisté sur la maîtrise rapide de la situation et sur le fait que l’intégrité des installations stratégiques n’avait pas été compromise.

l’aéroport international Diori Hamani de Niamey n’est pas un site anodin. Il concentre à la fois des enjeux civils – principal point d’entrée aérien du pays – et militaires, notamment dans un contexte de réorganisation sécuritaire après le départ des forces occidentales. Toute attaque dans ce périmètre revêt donc une portée symbolique forte, bien au-delà de ses conséquences immédiates.

Dans les heures qui ont suivi, le calme est revenu, mais l’absence de communication détaillée a laissé place aux spéculations : attaque jihadiste classique, tentative de déstabilisation interne, message politique adressé au pouvoir. C’est dans ce climat d’incertitude que le président Tiani a choisi de s’exprimer personnellement, donnant à l’événement une dimension diplomatique inattendue.

La parole présidentielle comme acte politique

Le discours du général Abdourahamane Tiani, diffusé à la télévision nationale, marque un tournant dans la gestion de l’incident. Loin de se limiter à une lecture sécuritaire, le chef de l’État nigérien a immédiatement inscrit les tirs de Niamey dans une logique de complot international. Selon lui, « l’attaque ne serait pas l’œuvre de groupes isolés, mais le résultat d’une entreprise de déstabilisation orchestrée depuis l’extérieur ».

Dans cette intervention solennelle, trois noms sont explicitement cités : Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara. Le président nigérien les présente comme « des acteurs hostiles à la souveraineté du Niger », déterminés à affaiblir le régime issu du coup d’État de juillet 2023. Sans produire d’éléments matériels publics, Tiani affirme disposer d’informations établissant des liens indirects entre les assaillants et des réseaux soutenus par ces États.

La virulence du ton tranche avec les usages diplomatiques. En s’attaquant nommément à des chefs d’État en exercice, le président nigérien assume une rupture assumée, transformant un incident sécuritaire en bras de fer politique régional. L’annonce de « représailles appropriées », sans en préciser la nature, participe de cette mise en scène de fermeté et de défi.

Ce type de prise de parole répond aussi à un impératif interne. Dans un pays confronté à une insécurité persistante et à des difficultés économiques aggravées par l’isolement international, le discours présidentiel vise à rassurer l’opinion sur la capacité de l’État à identifier des ennemis et à leur tenir tête, tout en déplaçant la focale hors des frontières nationales… Mais pourquoi ?

Emmanuel Macron, symbole d’une rupture avec la France

Dans l’argumentaire du général Tiani, Emmanuel Macron occupe une place centrale. Le président français incarne, aux yeux des autorités nigériennes, la continuité d’une influence française jugée intrusive et hostile à la souveraineté du pays. Depuis le coup d’État de juillet 2023, les relations entre Niamey et Paris se sont brutalement détériorées, jusqu’à la rupture quasi totale.

La France avait été l’un des principaux soutiens du président renversé Mohamed Bazoum, tant sur le plan politique que sécuritaire. Elle disposait au Niger d’un dispositif militaire important, considéré comme stratégique dans la lutte contre les groupes jihadistes au Sahel. L’expulsion des troupes françaises et la fin de la coopération militaire ont été présentées par le régime nigérien comme un acte fondateur de reconquête de la souveraineté nationale.

Dans ce contexte, chaque crise sécuritaire est interprétée par Niamey à l’aune de cette rupture. Accuser Paris de vouloir déstabiliser le Niger permet de consolider un récit nationaliste, dans lequel la France apparaît comme un acteur incapable d’accepter la perte de son influence. Emmanuel Macron devient ainsi moins un individu qu’un symbole, celui d’un ordre ancien que les nouvelles autorités nigériennes entendent définitivement remettre en cause.

Cette accusation s’inscrit aussi dans une bataille de narratifs plus large, où les autorités sahéliennes dénoncent l’inefficacité et l’ambiguïté de l’engagement occidental face au terrorisme, tout en justifiant leur rapprochement avec de nouveaux partenaires sécuritaires, notamment la Russie.

Patrice Talon, le voisin sous soupçon

La désignation de Patrice Talon s’explique par une dynamique régionale plus immédiate. Le Bénin, voisin méridional du Niger, occupe une position stratégique dans l’économie nigérienne, notamment à travers le port de Cotonou, principal débouché maritime du pays enclavé. Depuis le coup d’État, cette relation économique est devenue un levier politique.

En soutenant les sanctions décidées par la CEDEAO contre le régime nigérien, Cotonou a fermé sa frontière et restreint les flux commerciaux, contribuant à l’asphyxie économique du Niger. À Niamey, cette décision est perçue comme un acte hostile, voire comme une participation active à une stratégie de pression destinée à provoquer l’effondrement du régime militaire.

Le président Talon est également accusé par les autorités nigériennes d’avoir facilité, à un moment critique, la préparation d’une éventuelle intervention régionale contre le Niger. Même si cette option n’a jamais été mise en œuvre, elle a laissé une trace profonde dans les relations bilatérales, installant une méfiance durable entre les deux capitales.

Dans ce contexte, les tirs de Niamey sont interprétés par le pouvoir nigérien comme la prolongation d’une hostilité déjà existante, le Bénin étant présenté comme une base arrière potentielle pour des actions de déstabilisation, accusation que Cotonou rejette fermement.

Alassane Ouattara, gardien de l’ordre régional

Le rôle d’Alassane Ouattara s’inscrit dans une autre dimension, plus institutionnelle. Président de la Côte d’Ivoire et figure influente de la CEDEAO, il incarne une ligne de fermeté face aux coups d’État militaires en Afrique de l’Ouest. Dès juillet 2023, Abidjan s’est positionné en faveur d’une restauration rapide de l’ordre constitutionnel au Niger.

Pour Niamey, cette posture fait d’Ouattara l’un des principaux adversaires politiques du régime militaire. Le président ivoirien est perçu comme un défenseur d’un ordre régional aligné sur les intérêts occidentaux, hostile aux expériences souverainistes portées par les juntes sahéliennes.

Contrairement au Bénin, la Côte d’Ivoire n’a pas de levier frontalier direct sur le Niger. Son influence est avant tout diplomatique et économique, à travers son poids au sein des institutions régionales et ses relations privilégiées avec les partenaires occidentaux. C’est précisément cette capacité d’influence que Niamey redoute et dénonce.

En associant Ouattara aux accusations liées aux tirs de Niamey, le pouvoir nigérien élargit le champ de ses griefs, transformant un incident sécuritaire en symbole d’un affrontement idéologique entre deux visions de l’Afrique de l’Ouest.

Une lecture géopolitique d’un incident sécuritaire

Les accusations du général Tiani ne peuvent être dissociées du contexte régional marqué par la recomposition des alliances au Sahel. Le Niger, aux côtés du Mali et du Burkina Faso, s’est engagé dans une trajectoire de rupture avec la CEDEAO et de construction d’un bloc sahélien souverainiste, en opposition aux États côtiers jugés trop proches de l’Occident.

Dans cette configuration, chaque crise devient un révélateur des tensions structurelles. Les tirs de Niamey servent à la fois de signal sécuritaire et de message politique, adressé aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ils permettent au pouvoir nigérien de rappeler qu’il se considère assiégé, mais déterminé à résister.

Pour les capitales mises en cause, ces accusations sont perçues comme infondées et dangereuses, risquant d’aggraver une fragmentation régionale déjà avancée. L’absence de preuves publiques renforce le scepticisme diplomatique, mais n’empêche pas la rhétorique nigérienne de trouver un écho auprès d’une partie de l’opinion sahélienne, sensible aux discours de souveraineté et de rupture.

À Niamey, l’épisode des tirs à l’aéroport dépasse donc largement le fait divers sécuritaire. Il s’inscrit dans une confrontation durable entre un régime militaire en quête de légitimité, des voisins régionaux défenseurs de l’ordre institutionnel, et une ancienne puissance coloniale dont l’influence est ouvertement contestée. Une confrontation où chaque incident devient un chapitre supplémentaire d’un bras de fer géopolitique encore loin de s’apaiser.

 

Avec Afrik-Inform

 

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