En Guinée, la nomination à un poste stratégique n’est jamais un simple acte administratif. Elle marque un basculement brutal, presque théâtral, d’un individu de l’ombre vers la lumière. En l’espace de quelques heures, un cadre jusque-là discret devient une figure centrale, courtisée, sollicitée, parfois même adulée. Mais derrière cette ascension rapide se cache une réalité plus complexe, faite d’intérêts croisés, d’attentes démesurées et de désillusions inévitables.
La nomination agit comme un révélateur social. Dès qu’un responsable accède à une fonction stratégique, un phénomène bien connu se met en place : celui du ralliement massif. Amis lointains, connaissances oubliées, opportunistes assumés ou discrets convergent vers le nouveau promu. Les messages de félicitations affluent, les visites se multiplient, les promesses de loyauté se formulent avec insistance. Ce n’est plus seulement la personne qui est célébrée, mais surtout le pouvoir qu’elle incarne désormais.
Dans cette dynamique, chacun cherche à se positionner. Certains espèrent obtenir un avantage, d’autres souhaitent simplement être visibles dans l’entourage du décideur. Il se crée ainsi une forme de pression implicite sur le promu, sommé de répondre à une multitude d’attentes souvent contradictoires. Or, une vérité fondamentale semble être volontairement ignorée : aucun responsable, aussi influent soit-il, ne peut satisfaire tout le monde.
Cette incapacité à contenter tous les intérêts n’est pas une faiblesse, mais une réalité structurelle. Gouverner, administrer ou diriger implique de faire des choix. Et choisir, c’est inévitablement exclure. Pourtant, dans le contexte guinéen, cette logique est rarement acceptée avec maturité. Elle est souvent interprétée comme un acte d’ingratitude, voire de trahison.
Ainsi, le même individu qui était hier célébré peut, du jour au lendemain, devenir la cible de critiques acerbes. Le basculement est encore plus brutal en cas de limogeage. Dès l’annonce de son départ, les soutiens se raréfient, les distances s’installent, et les discours changent de tonalité. Ceux qui encensaient hier n’hésitent plus à user de qualificatifs peu orthodoxes pour décrire celui qu’ils qualifiaient auparavant d’homme providentiel.
Ce phénomène n’est pas anodin. Il traduit une certaine fragilité de notre culture politique et sociale, marquée par une forte personnalisation du pouvoir et une tendance à l’opportunisme relationnel. Le rapport aux institutions est souvent remplacé par un rapport aux individus. On ne soutient pas une fonction, mais une personne tant que celle-ci est en position de force.
Il est donc urgent d’interroger cette manière de faire. Car elle fragilise non seulement les hommes, mais aussi les institutions. Elle empêche l’émergence d’une culture de responsabilité et de continuité dans l’action publique. Elle encourage également une forme de duplicité sociale où les loyautés sont circonstancielles et les engagements réversibles.
Face à cela, une double prise de conscience s’impose.
D’une part, les responsables nommés doivent comprendre la nature du jeu dans lequel ils entrent. Ils doivent savoir distinguer les soutiens sincères des alliances opportunistes, et surtout garder une ligne de conduite basée sur l’intérêt général plutôt que sur la satisfaction individuelle. La solidité d’un dirigeant se mesure aussi à sa capacité à résister aux pressions et à assumer des décisions impopulaires mais nécessaires.
D’autre part, les citoyens, cadres et acteurs sociaux doivent évoluer dans leur manière d’appréhender le pouvoir. Il est essentiel de sortir de cette logique de dépendance et d’attentes personnalisées. Une nomination ne doit pas être perçue comme une opportunité individuelle à exploiter, mais comme une responsabilité collective à soutenir dans l’intérêt du pays.
La Guinée est à un tournant de son histoire. Les défis sont nombreux, les attentes sont grandes, et les ressources humaines existent. Mais pour transformer ces atouts en résultats concrets, il est indispensable de repenser notre rapport au pouvoir, à la réussite et à l’échec.
De l’ombre à la lumière, le parcours d’un responsable ne devrait pas être un piège social. Il devrait être une mission, un engagement, un service. Et de la lumière à l’ombre, le retour ne devrait pas être une chute brutale accompagnée de jugements hâtifs, mais une transition digne, respectueuse du parcours accompli.
Car au-delà des individus, c’est la crédibilité de nos institutions et la maturité de notre société qui sont en jeu.
Eugène Capi Balamou, Journaliste et Analyse juridique !
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