Il arrive que certains noms, surgis de l’ombre, s’imposent brutalement à la mémoire collective. Au début des années 1990, en Guinée, celui de Mathias Léno s’est répandu comme une traînée de poudre. Dans les quartiers populaires de Conakry comme dans les villes de l’intérieur, on le murmurait à voix basse, entre fascination et effroi.
Il n’était ni un homme politique, ni un artiste, ni un footballeur de renom, ni un héros de guerre. Il est devenu, en quelques années, l’incarnation même du grand banditisme.
Son procès, du 7 février au 8 août 1995, fut un événement national. Retransmis jour après jour sur les ondes et à l’écran de la Radiodiffusion Télévision Guinéenne, il captiva un pays tout entier.
Dans les concessions, les ateliers, les marchés et les administrations, on suspendait le travail pour écouter ses déclarations. Le jeune homme à la silhouette frêle parlait avec une assurance déconcertante, livrant des récits dignes d’un scénario de cinéma. Certains y voyaient du courage, d’autres de la provocation. Tous, cependant, restaient accrochés à ses mots.
Derrière la légende, il y avait un enfant.
Mathias Léno, de son vrai nom Tamba Toundoufèdouno, naît en 1974 à Foulaya, dans la région de Kindia. Il grandit dans une famille qui, sans être opulente, ne manque de rien. Son père est agronome, sa mère femme au foyer. Mais le foyer se fissure. Le divorce éclate, brisant l’équilibre fragile de l’enfance. L’enfant est confié à son grand-père maternel à Guéckédou. Ce déplacement géographique devient aussi un basculement intérieur.
À Guéckédou, Mathias découvre une autre réalité. Il cherche sa place, un regard qui l’approuve, une voix qui l’encourage. Il la trouve auprès des “grands” du quartier, ces jeunes hommes aux allures rebelles, respectés autant que redoutés. Ils incarnent la force, l’assurance, la reconnaissance immédiate. Pour l’adolescent en quête d’identité, ils deviennent un modèle.
Son premier larcin survient presque par hasard, sur le chemin de l’école. Un geste furtif, une opportunité saisie. L’adrénaline le submerge. Il ne s’agit pas seulement de l’objet volé, mais du sentiment de puissance. Il découvre qu’il peut agir sur le monde, même par la transgression.
En 1991, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent, il est arrêté pour le vol de tôles sur un chantier. L’arrestation est brutale. Les coups pleuvent avant même qu’il ne comprenne ce qui lui arrive. Conduit au commissariat, humilié, il goûte à la violence institutionnelle. Pour lui, cet épisode ne constitue pas une leçon, mais une blessure. Il en ressort avec une colère froide, une conviction : le monde ne lui fera aucun cadeau.
Peu de temps après, il parvient à s’échapper et fuit vers Faranah. Là, le hasard — ou le destin — place sur sa route Lansana Mara, connu sous le nom d’Ando (à ne pas confondre avec l’autre Ando Sossé Gnakhi). Ando est un bandit aguerri, respecté dans les cercles criminels. Il repère chez le jeune Mathias une audace rare, un mélange de témérité et d’intelligence instinctive.
Sous son aile, le novice apprend les rudiments du vol à main armée. Il se familiarise avec l’arme TT30, apprend à planifier, à observer, à frapper vite et à disparaître. Les premières opérations réussies renforcent sa confiance. Il n’est plus un gamin des rues ; il devient un acteur du crime organisé. Mais l’arrestation d’Ando met fin à cette collaboration. Mathias doit à nouveau se réinventer.
Il choisit Conakry.
La capitale est un terrain fertile pour les ambitions criminelles. D’abord, il se contente de vols à l’arraché et de pickpocketing dans les zones animées de Madina. Il rejoint une bande de jeunes malfrats parmi lesquels Naby Moussa Soumah, dit Gordon, et Sékou Diané. Son plus proche compagnon à cette époque est Mohamed Soumah, surnommé Salva. Ensemble, ils écument les marchés et les bars, vivant d’expédients et de coups rapides.
Mais en 1992, la chance tourne. Arrêté dans un bar à Madina, Mathias est condamné à deux ans de prison. La Maison centrale de Conakry devient alors son univers. Pour beaucoup, la prison est une fin. Pour lui, elle sera une école.
Dans les cellules surpeuplées, il rencontre des figures redoutées du grand banditisme, notamment Djibril Koly Koné, alias Zizi. L’homme impressionne. Stratège, charismatique, il exerce une autorité naturelle. Entre les deux détenus naît une relation faite de respect et d’admiration. Zizi perçoit en Mathias une énergie brute, une détermination sans faille.
À la veille de sa propre libération, le 22 décembre 1993, Zizi lui confie son adresse. Un simple geste, mais lourd de conséquences. Il lui ouvre une porte.
Lorsque Mathias recouvre la liberté en mars 1994, il n’a nulle part où aller. Il se rend à Hafia, chez Zizi. La maison est un point de ralliement pour l’élite du crime à Conakry. Les discussions nocturnes y tiennent lieu de conseils de guerre. On y parle d’armes, de cibles, de stratégies d’évasion.
C’est là qu’il croise des figures comme Ibrahima Kalil Sylla, surnommé « Kalil Le Général », et Mamadou Malifa Baldé, dit Ben. Au contact de ces hommes, il franchit un cap. Il apprend à manier des armes de guerre comme le PMAK. Les opérations deviennent plus audacieuses, plus violentes, mieux organisées.
Le 30 octobre 1994, tout bascule à nouveau. Zizi est arrêté après une attaque contre le domicile d’un pilote du nom de Diallo. Le vide laissé par son mentor est immense. Mais Mathias ne recule pas. Il s’impose.
Du 1er novembre au 27 décembre 1994, il dirige une dizaine d’opérations. Braquages nocturnes, attaques ciblées, fuites spectaculaires : la capitale vit au rythme de ses coups. La peur s’installe. Les rumeurs amplifient chaque acte. On lui prête des pouvoirs d’invisibilité, une capacité à déjouer tous les pièges. La légende dépasse l’homme.
Pourtant, derrière l’image du chef intrépide, la pression est constante. Les forces de défense et de sécurité resserrent l’étau. Les dénonciations se multiplient. En février 1995, sa cavale prend fin. Ironie tragique : il est trahi par un membre de sa propre famille à Guéckédou, qui informe les autorités. Son arrestation marque la fin d’une époque de terreur.
Le procès qui s’ouvre quelques jours plus tôt est exceptionnel. Durant des mois, la nation suit les audiences. Mathias raconte, explique, parfois se justifie. Il ne nie pas les faits, mais cherche à contextualiser son parcours. Certains voient en lui un monstre. D’autres discernent le produit d’un système défaillant, d’une société qui n’a pas su retenir un enfant en perdition.
Finalement, la sentence tombe : la peine de mort.
Six ans plus tard, la condamnation est exécutée. Le jeune homme qui avait défié l’ordre établi disparaît, laissant derrière lui une trace indélébile. Son nom continue de circuler dans les récits urbains, entre mythe et réalité.
L’histoire de Mathias Léno n’est pas seulement celle d’un criminel. C’est aussi celle d’un enfant déraciné, d’un adolescent humilié, d’un jeune homme façonné par la violence et la quête de reconnaissance. Son destin tragique rappelle que derrière chaque figure du banditisme se cache souvent une trajectoire brisée.
Et si son nom demeure gravé dans la mémoire collective guinéenne, c’est moins pour glorifier ses actes que pour interroger les failles d’une société qui, parfois, fabrique elle-même ses propres démons.
Par Mady Bangoura
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