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Rachid Ndiaye à RFI : « S’il y avait eu fraude, les résultats ne seraient pas ce qu’ils sont »

« S’il y avait eu fraude, les résultats ne seraient pas ce qu’ils sont », affirme Rachid Ndiaye, le ministre guinéen de la Communication, à propos des élections locales du 4 février dernier en Guinée Conakry.

Au lendemain des accusations de fraude massive lancées par l’opposant Cellou Dalein Diallo, le ministre s’exprime aussi sur les graves violences policières et la tentation chez Alpha Condé d’un troisième mandat. De passage à Paris, le ministre guinéen répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Il y a eu beaucoup d’anomalies lors des élections locales du 4 février. Est-ce que vous êtes prêt à corriger les erreurs de ce scrutin ?

 

Rachid Ndiaye : Je crois que la Commission électorale nationale indépendante, qui est la seule institution habilitée à superviser et à organiser l’élection, est composée sur une base paritaire : dix membres de l’opposition, dix membres de la majorité présidentielle, des représentants de la société civile et des représentants de l’Etat. Ce n’est pas le gouvernement qui organise cette élection. S’il y a anomalie, ces anomalies doivent être prises en compte par l’institution, mais également par la justice qui est la seule habilitée à trancher sur cette question.

A Conakry, RFI a constaté que plusieurs urnes ont été transportées par l’Unité spéciale de sécurisation des élections locales (Ussel) sans que les observateurs puissent monter à bord des véhicules. Du coup, est-ce que la chaîne de surveillance des urnes n’a pas été rompue ?

Je ne pense pas. Je crois qu’il faut quand même avoir l’honnêteté de reconnaître que nous ne sommes pas arrivés à un stade où il ne peut pas y avoir de problèmes techniques. La Guinée est engagée dans le processus de démocratisation depuis 2010.

Après des décennies de dictature.

Voilà. Avec cette période assez difficile. Nous avons dépassé la partie apprentissage aujourd’hui pour arriver vers un système de maturité. Mais c’est vrai qu’aussi bien le gouvernement que tous les acteurs politiques entendent corriger toutes les aspérités qui peuvent coller à ce scrutin.

Comment expliquez-vous que les PV de sortie des commissions de centralisation ne soient pas les mêmes que les PV de sortie des bureaux de vote ?

C’est ce que disent les forces d’opposition. Mais ce n’est pas parce qu’elles avancent un certain nombre de choses que cela correspond forcément à la vérité. S’il y a eu une défaillance technique, il ne faut pas mettre cela à mon avis sur la volonté du gouvernement de pratiquer des fraudes parce que je vous ferai observer que s’il y avait eu fraude, les résultats ne seraient pas ce qu’ils sont.

Autre grave grief de l’opposition, l’extrême violence des forces de l’ordre qui répriment les manifestations : 94 morts depuis avril 2011.

Sur la question de la violence, je crois qu’il faut se rendre compte que, depuis 2011, l’élément important aujourd’hui, c’est de plus en plus l’utilisation de groupes armés au sein de ces manifestations. Il y avait un consensus général sur les manifestations, c’est-à-dire le principe de l’autorisation légale, le principe de l’itinéraire. Aujourd’hui, cela ne se fait pas. Cela se fait en toute illégalité parfois. Aujourd’hui, à partir du moment où ces manifestations sont formées par des gens qui utilisent des armes, de la violence, qui ont une volonté manifeste de paralyser la capitale, de créer des zones de non-droit dans certains quartiers où les gens ne peuvent pas circuler, cela pose énormément de problèmes parce qu’on donne un chiffre global de victimes, mais les victimes… On aura peut-être le temps une autre fois de voir les circonstances dans lesquelles on a eu ces toutes ces victimes y compris les victimes parmi les forces de l’ordre.

Cela dit les morts sont beaucoup plus du côté des manifestants que du côté des forces de l’ordre. Et votre collègue Cheick Sako, le ministre de la Justice, reconnait lui-même qu’il y a eu de graves abus de la part des forces de l’ordre…

Oui, je crois que le gouvernement reconnait que tous les abus doivent être sanctionnés, y compris les abus qui peuvent être enregistrés du côté des forces de l’ordre. Mais il faut laisser la justice faire sereinement son travail. Ce qui est important aujourd’hui, c’est qu’on n’arrive pas à une logique où nous avons une manifestation armée face à des forces de l’ordre. Je crois que le grand problème, c’est d’attirer l’attention de tous les acteurs politiques sur la nécessité de manifester, mais sans s’inscrire dans une logique de déstabilisation, une logique qui viserait à créer une crise de gouvernabilité pour arriver à des objectifs politiques.

Vous dites que la justice doit travailler « sereinement ». Est-ce qu’elle ne travaille pas surtout très lentement : aucune plainte déposée par les familles de ces manifestants tués n’a abouti jusqu’à présent, aucun responsable des forces de l’ordre n’a été sanctionné…

Si, il y a des responsables des forces de l’ordre qui ont été sanctionnés. C’est vrai, je suis d’accord avec vous et le ministre de la Justice le reconnaît, il faut mettre un peu plus de vitesse et c’est ce qui est en train de se faire.

Mais il y a des officiers de police ou de gendarmerie qui ont été sanctionnés ?

Tout à fait.

Mais ils n’ont pas perdu leur poste…

Si, certains ont été suspendus.

Pour mettre fin à ces graves problèmes à la fois de fraude et de violences policières, un dialogue est-il possible entre le pouvoir et l’opposition ?

Le dialogue est possible. Le dialogue est entamé depuis 2011. Le dialogue qui a conduit donc à la libération d’un certain nombre de manifestants arrêtés, qui a conduit à la mise en place d’une commission chargée d’indemniser les gens qui ont perdu leurs biens. On a audité le fichier électoral. On a changé d’opérateur électoral et on est en train de poursuivre cela, mais il faut quand même créer un cadre serein, un cadre qui exclut la violence du processus politique.

A la demande du chef de l’Etat, le président de la Céni, Maître Salifou Kebé, a reçu il y a quelques jours l’opposition pour vider le contentieux électoral. Mais cette rencontre a tourné court.

Encore une fois, je vous fais remarquer que l’opposition est présente dans la Commission électorale nationale.

Vous avez entendu hier l’opposant Cellou Dalein Diallo. Il en appelle au chef de l’Etat en tant que « clé de voûte » des institutions, en tant qu’arbitre si j’ose dire. Est-ce qu’un dialogue est encore possible avant que les conseils communaux ne soient installés, avant que les chefs de quartier ne soient désignés ?

Non, je crois qu’il faut quand même reconnaître que nous sommes dans un cadre légal. Même si le dialogue politique se poursuit, on ne peut pas préférer les arrangements à la loi.

Vous dites : « S’il y avait eu fraude, les résultats ne seraient pas ce qu’ils sont ». Et de fait, malgré les fraudes dénoncées par l’opposition, le parti au pouvoir, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), a perdu les locales du 4 février dans beaucoup d’endroits, en Basse-Guinée notamment et même dans la capitale Conakry. Est-ce que ce n’est pas un signal inquiétant pour vous à l’approche de la présidentielle de 2020 ?

Je crois que ce sont des résultats électoraux qu’il faut prendre en compte, encore sans oublier de préciser qu’il s’agit quand même d’élections locales avec des enjeux locaux. Mais même toute élection est un test. L’électorat a exprimé un certain nombre de préoccupations par rapport à des problèmes locaux. Je pense que nécessairement il faut les prendre en compte.

C’est pour cela que, le 8 mars dernier, le président Alpha Condé a promis qu’il redoublerait d’efforts dans la lutte contre la corruption. Il a entendu le message du 4 février ?

Je pense qu’il l’avait entendu avant. Mais vous savez, le président est un homme qui est direct, qui aime dire ce qu’il pense. Il a évalué dans le pays qu’il y a un certain nombre de préoccupations qui sont essentielles pour les populations, qu’il est important d’en tenir compte même s’il faut éviter de tomber dans le seul fantasme qui consiste à penser que la corruption se loge partout, au sein du pouvoir d’Etat. C’est parfois malheureusement un discours d’opposant qui n’enlève rien au fait qu’il faut affronter les problèmes qui se posent à la société.

Selon la Banque mondiale, dans certains secteurs de l’économie guinéenne, 9 marchés publics sur 10 sont conclus de gré à gré, sans aucune mise en concurrence ?

Le marché de gré à gré, ce ne sont pas des marchés illégaux. Si vous regardez les Etats-Unis, le nombre de marchés de gré à gré qu’il y a, c’est énorme. Il y a quand même beaucoup d’éléments de crédibilité que la Banque mondiale observe en Guinée, notamment par exemple la poursuite du programme.

Le grand remaniement annoncé par le chef de l’Etat, c’est pour quand ?

Cela, c’est le pouvoir décisionnaire du chef de l’Etat.

Et qui sera le candidat du parti au pouvoir en 2020 ?

Je crois que nous sommes dans une logique, comme le président l’a dit lui-même, où ce qui est important pour lui aujourd’hui, c’est d’achever le projet auquel il est en train de s’attacher. Et dans la période 2018-2020, nous avons pratiquement 40 milliards de dollars qu’il faut investir dans les infrastructures, dans les besoins sociaux, dans les routes, dans la santé, l’éducation. Ça, c’est du concret. Le reste maintenant, je pense que chaque chose en son temps et on ne peut pas parler à la place des acteurs.

Dans l’entourage du président Alpha Condé, beaucoup lui conseillent de modifier la Constitution afin de pouvoir se représenter en 2020. Est-ce que vous êtes de ceux-là ?

Non, c’est une question qui est aujourd’hui prématurée. Le président pour l’instant s’attèle à la tâche qui est la sienne. Maintenant, le débat est posé dans une société. Dans une société comme la nôtre, il n’y a pas de sujet tabou. Mais chaque chose en son temps.

Donc vous n’êtes pas un fervent partisan du troisième mandat ?

Non, je dis que ce n’est pas un sujet qui est d’actualité pour l’instant. L’actualité pour l’instant, c’est la gouvernance, finir les projets en termes d’eau, d’électricité et d’accès à la santé. Maintenant après cela, je crois que les acteurs politiques seront libres d’aborder les questions qui sont fondamentales. Je vous ferai remarquer que toute modification ne peut se faire que par là. C’est le peuple qui est souverain. C’est le peuple qui peut décider l’orientation qu’on peut donner à tel ou tel choix.

Justement, est-ce que les résultats très moyens des élections locales du 4 février ne refroidissent pas les ardeurs des grands partisans du troisième mandat ?

Je vous ferai observer que le président a été élu, il a été réélu. En 2015, il a été réélu au premier tour.

« Un coup KO ».

Oui, on ne parle pas beaucoup des efforts qui ont été faits depuis 7 ans, y compris en termes de renforcement des libertés publiques. Vous n’avez aucun prisonnier politique, vous n’avez aucun prisonnier d’opinion.

C’est vrai qu’Alpha Condé a gagné en 2010 et en 2015. Mais à la dernière élection il y a un mois et demi en 2018, son parti n’a pas fait un grand score. Est-ce que ce n’est pas un message ?

Non, il ne faut pas non plus penser que cela a été une contre-performance pour la majorité. Ce n’est pas le cas. C’est vrai que, dans certains endroits, les indépendants et certains candidats de l’opposition ont progressé, parfois nous sommes dans certains cas de figure où il y a des positions d’arbitre. Tout cela à mon avis a contribué à mettre en avant la vitalité de la démocratie.

 

RFI

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